Correspondance

-Ci-dessous, les trois mails en questions.
Je ne sais pas si tu peux en faire quelque chose, mais bon,
un peu de vie quotidienne entre deux desesperados fatigués, pourquoi pas ?

Message du 16/09/13 – 20:39
De : cesarebattisti
A : patrick.mosconi
Objet : ?

Et bien alors, comment vas-tu mon pote ?
C’est quoi ce silence prolongé ?
T’embrasse,
Cesare

Message du 16/09/13 – 23:45
De : patrick.mosconi
A : cesarebattisti
Objet : re: ?


Je me sens un peu indécent de te dire à toi, qui es dans une situation plutôt difficile, que depuis mon retour du Brésil je suis en train de sombrer. Je ne vois, et ne veux voir personne, et suis incapable de faire les choses les plus élémentaires de la vie quotidienne. D’accord, je m’occupe de ma mère malade, raids dans le sud, et de mes filles en galère, et vais enterrer mes orts et je fais semblant d’être en forme (pudeur, orgueil) mais quand je me retrouve seul, je n’arrive plus à avancer, ni écrire, ni peindre, et pour tout dire je n’ai plus le goût de vivre. À trop refuser ce monde, à mépriser les pouvoirs (artistiques et autres), l’argent et ses larbins, je me trouve isolé et dans un état d’auto-dénigrement abyssal. Je peux rester des heures prostré, une étrange peur au ventre, et une conscience, sûrement exagérée, de mon impuissance. Tu sais, mon grand, à ma manière, je n’ai jamais renoncé à ma révolte et à mon enfance, mais faut croire que je n’ai pas été assez malin et assez voyou, pour assurer mes arrières. Cela étant dit, je préfère encore ma vie et ma merde à un quelconque confort intellectuel ou social. Et cette merde, je vais l’avaler et leur recracher à la gueule, même quand je serai mort, et que tout le monde s’en foutra.

Demain sera un autre jour, et on se relèvera mon frère, car nous, on se relève toujours.

Je t’embrasse, mon petit frère,

Patrick

Message du 23/09/13 – 17:49
De : cesarebattisti
A : patrick.mosconi
Objet : les mots

Mon frère querido,

Ta lettre est arrivée tout droit dans ma poitrine. J’ai pris mon temps avant de répondre. Le temps pour mieux comprendre et me comprendre aussi. Me caler dans tes mots jusqu’à l’indécence. Parce que les mots, comme tu le sais bien mon très cher, ont un pouvoir diabolique dont l’effet est souvent plus dévastateur (ou miraculeux) chez qui les prononcent que chez qui les coutent. La mort, cher Patrick, moins on en parle mieux on se porte. Et toi, tu l’as trop souvent au bout des lèvres. Que disait-il déjà l’autre ?… «Ce sera un fou rire qui vous tuera.»

Toujours attentif,

Cesare

Patrick Mosconi et Cesare Battisti
Revue Pli, numéro 02, 2014

Pli n°2
Document
Écrit
Cesare Battisti
Patrick Mosconi