La banlieue du monde

des nuits où je cherche
sur les ondes de la radio
les courtes bien plus riches
des langues inconnues de moi
des voix cristallines
des sons me révèlent
la langue comme instrument
une histoire qui babille
se dessine et s’installe
invention évasive

d’une survie dans la terreur
dans l’antre du monde
sondeur des âmes amnésiées
de ces besoins jamais désirés
des jours et des nuits
d’une vie incertaine
et à bon marché
il pleut sur la ville
comme il pleut partout ailleurs
un phare sans repères
en attendant le soir
plus rien dès lors
ne sera comme d’habitude
quand l’exil n’est plus
et que tout ressemble
à la banlieue du monde

ce sein ravageur
passion dominante
jusqu’au téton troublant
tridimensionnel
cette gorge éperdue
vers la perte fatale
d’un tremblement de soi
pour d’autres horizons
quand la ligne de feu
recrée la perspective
d’une aurore sans fin
jeune sera la nuit

les histoires parallèles
d’une vie compartimentée
doublure d’une imitation
figée dans des tragédies
de carton pâte
la vie privée de tout
se cache et meut
par omission

les oubliés les dédaignés
égaux en droit
discriminés de fait
les patients impatients
d’un monde dévasté
quittent cet espace clos
silencieux et surchauffé
simplement en souffrance
dans des rues désertes
maisons sans porte ni fenêtre
exil voyeur et malséant
comme langage de la pensée
avant tout
comme tout le monde
nous sommes

moi Zainal Abidu
condamné à mort et exécuté
pour présumé trafic de drogue
j’ai prévenu mes juges
et mes bourreaux
que mon âme errante
les poursuivrait après ma mort

tu sapes affaiblis et tu humilies
avec les maux des autres
finis par détruire
sitôt détruit déjà destructeur

ne pas oublier de se libérer
de ce qui nous libère
qui déjà nous entrave

sous haute surveillance
chaque parole est une offense
chaque geste relève du faux pas
le naturel tient du miracle
les reproches de la frustration
les sentences définitives
par ce chemin égoïste
tu instruis à charge
et de manière unilatérale
captif de tes obsessions
sans espace de respiration
tout devient ton ennemi déclaré
les lèvres pincées par le jugement moral
tu crois dicter les bonnes manières
tu ne prononces que des jugements de classe
cruelle méchanceté gratuite
des impuissants enragés de l’être
des drôles de mots
pour des choses qui ne le sont pas
tu parles des humbles de condition
parure de l’âme en trompe l’oeil
vanité des vaniteux
tu pleures la destruction
et tu embaumes le passé
naphtaline à l’odeur de goudron
tout va trop vite pour toi
tu railles tout ce qui te diffère
et la liste est longue
comme un jour sans pain
funambule flibustier tu étais
tu n’as plus d’autres terres en vue
à la découverte de l’archipel

cabotin de pacotille
aux trouvailles éculées
d’une évidence qui crève le voile
de la duplicité
tu ressasses ce que tu as été
et tourne désormais en rond dans la nuit
loin des braises intérieures
de l’exaltation
habitudes mentales engourdies
par la complaisance narcissique
tout ce que tu ne vois plus
n’existe pas

Gérard Berréby
Revue Pli, numéro 09, 2018

Pli n°9
Écrit
Gérard Berréby