[…] Ma mère me fit la parole enfanter en français et envelopper dans cette langue son corps, comme le vêtement qui sa peau voilant me la faisait aimer. Faisant du Français le corps immatériel de notre amour, elle faisait sienne une race qui en elle était entrée comme en elle mon père l’avait semée. J’étais ce par quoi dans cette langue son corps s’exhaussait, comme issu de cette chair, cette chair j’y projetais ; et comme dans cette langue je nommais son visage comme elle me l’enseignait, le verbe nous enveloppait ensemble dans la lumière qui, tombant de la fenêtre comme au ciel elle me donnait, était le halo par quoi l’esprit d’elle radiant sanctifie la chair. Quand naissant en Français à l’esprit par l’assomption de la chair en mot d’amour, je, m’arrachant à ma mère, fus le vivant baptistère par où vint qu’elle naisse à la nation.
Au début de la nuit celle dans le corps de qui a commencé ma vie était d’un monde duquel je n’étais pas et que pourtant j’aimais comme ce monde m’enveloppait comme m’enveloppaient ses cheveux son odeur et sa voix. Ce monde était la somme voluptueuse et infinie des signes par quoi elle était charnellement aimée et haïe. Ce monde était sa race
De ce monde j’avais par elle été sauvé quand elle me fit le monde apprendre à nommer en Français : « nez », « yeux », « bouche », « cheveux ». Enfant j’appris en premier du langage les sons qui désignaient le visage de la femme qui me les enseignait puis qui me renseignait quand à mes succès par des sourires d’amour. Je savais alors à la joie que j’éprouvais, comme je voyais le bonheur ruisseler sur sa face et la lumière à travers l’eau de ses yeux que par ce que je nommais j’étais aimé. Le sang, la merde, le lait, la bave et les baisers étaient en verbe changés comme les mots à peine de la salive naissaient. Et le langage le plus savant, le plus abstrait, l’Anglais le plus diplomatique comme l’Allemand le plus métaphysique ont toujours enfoui au fond des mots, comme le secret liant qui fait la phrase, le souffle qui fait l’une jaillir de la précédente, la gourmandise de l’étreinte primordiale, comme si disant « vous avez choisi le déshonneur… » ou « La pierre seule est innocente », tel ou tel n’avait au fond jamais fait, comme Rabelais, que répéter « nez », «yeux », « bouche », « cheveux », avec le même espoir de susciter la joie de l’aimée que Churchill appellera victoire et Hegel vérité.
Le verbe comme l’hostie est la représentation d’un corps absent à quoi celui qui embouche veut s’unir. Il est en cela flûte aussi. C’est l’amour qui en l’enfant l’enfante comme le verbe l’arrache en la nommant à celle qui l’a nourri. le souffle qui fait la phrase sortir de la précédente, le halo qui entourant le son est son sens et fait une chose l’esprit se représenter, le vibrato qui oscille entre le son et l’image, c’est le corps aimé tel que mu en l’incarnat qui de la chair est montée dans le verbe quand l’enfant d’amour la nommait. Mais le vibrato n’est pas que verbe, il est chair aussi comme parlant celle-ci n’est plus que l’obscur dessous d’un vêtement de cérémonie. La parole émane de l’amant comme l’aimée s’éloigne, et elle ne retombe que comme leur chair est unie. Au début de la nuit où commence toute parole commence aussi un chant d’amour.
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Car nous étions au milieu de la race où elle était arrivée, native qu’elle était d’Italie, et que mon père en elle avait semé au milieu de la douceur, des vergers, du vent du Nord qui rafraîchit l’été, à la langue claire comme la lumière de mai qui éclaire les vignes, la cime des collines et l’eau du fleuve chargé d’industries. Et l’Italie où elle était née lui faisait un second corps dont en retour j’étais inséminé comme si de ma naissance nous nous étions l’un l’autre empoisonnés. Mais moins en moi encore qu’en elle ce corps ne m’appartenait car comme en elle il m’était étranger, en moi il était mort. Et comme dans la langue qu’elle m’avait appris à parler son corps avec le mien s’était projeté, elle avait une autre langue dans laquelle son corps était seul. Alors ces yeux, cette bouche, ces cheveux, ce nez devenaient soudain les traits d’un masque abstrait qui ne voulant rien dire ne pouvait que me dégoûter ou me faire peur.
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Ces yeux, cette bouche, ces cheveux, ce nez dont le parfum, les contours, la couleur étaient inscrits dans ma chair comme le sens de toute parole devenaient soudain des tâches noires comme elle parlait avec ses sœurs, ses frères, sa mère dans une langue que je ne comprenais pas. Que le corps aimé puisse s’exhausser ailleurs en un halo qui m’était une nuit me faisait la parole s’anéantir et la chair devenir de tristesse aussi sourde et froide que la pierre. La parole m’était intermittente comme le sens pouvait, tel au matin un rêve de bonheur, se dissiper. Ces yeux, cette bouche, ces cheveux non seulement alors ne m’appartiendraient plus mais je n’aurais plus le pouvoir de les conquérir et comme de sous les mots ils se seraient retirés, ils auraient avec eux retiré le monde tel que par eux il m’avait été révélé. C’est en cela que la race à quoi ma mère appartenait était une menace et que sur son corps comme dans le mien se livrait une guerre contre la nation dans quoi m’enfantant elle était entrée comme en elle mon père l’avait semée. Car le retrait du sens sous le mot dans ma chair par l’amour déposé faisait dans la chair des trous qui me faisait de cette chair avoir honte, comme ils témoignaient malgré moi que, bien que livrant la guerre, comme j’avais honte j’étais toutefois un traître à la nation.
Deux races ne peuvent se partager à égalité un monde. Que l’une se l’approprie il n’appartient plus à l’autre car si l’une le nomme il en prive l’autre, et ce dont il le prive ce n’est pas seulement du monde, ou d’une partie du monde, mais c’est de son pouvoir de nommer. Une terre ne peut pas avoir deux noms. Dés lors que l’un dans sa langue la nomme pour l’autre elle cesse en tant que sienne d’exister et avec elle cesse d’exister son paysage ; il est sans être déplacé jeté en exil sur une terre dont il a perdu l’Orient et le Nord et dont il est un étranger.
C’est parce qu’une terre ne peut avoir deux noms qu’aux peuples rivaux convoitant une seule terre il est insupportable dans leur langue d’entendre l’accent du rival, comme l’Arabe aux Français du village où je suis né. L’accent est une menace sur le monde familier ; Il est avec son nom la déformation de l’arbre qui est nommé et le tremblement où gît la menace du surgissement de son opacité, du retrait de l’amour, qui, avec le langage, fait les choses, les pierres, les fleurs, les nuages, la cime des montagnes, les ponts et les rivières me reconnaître comme je dis leur nom. Car là est le pouvoir par quoi le langage fait le monde : comme je les nomme les choses me reconnaissent et me répondent, et leur aspect chaque fois me sourit comme le visage de l’être aimé. C’est l’intimité heureuse de l’enfant à la mère que le recouvrement du monde par une langue étrangère vient dévaster.
Comme les yeux, la bouche, les cheveux, le nez qu’elle faisait dans ma chair mourir en parlant une langue que je ne connaissais pas, c’est les vergers, les collines et les fleuves que ma mère faisait de moi se retirer, et plus douloureusement encore c’était son amour.
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De ce que le monde à l’enfant surgit avec la parole comme elle est le suaire imprimé des traits aimants de la mère, le champ de la bataille dont l’issue décidera du sort des races la guerre, est le corps de la femme plus encore que la terre. Les « Sabines » que les Romains ravissent par la ruse à leurs époux comme ils les ont invités avant de les envahir ; Hélène que Pâris enlève à Sparte en livrant Troie à la vengeance des Rois Grecs ; Parysatis, Arsinoé, fille de Darius et fille d’Artaxerxès et les milliers de jeunes perses qu’Alexandre donna à Suse en noces à ses soldats afin de faire de l’empire soumis une province Hellène; les femmes des villages kabyles que les soldats Français souillent et massacrent comme l’armée veut écraser le soulèvement d’Alger ; les femmes musulmanes de Bosnie orientale que les miliciens serbes capturent après qu’ils aient tué les hommes et gardent vivantes à leur merci dans des prisons-bordels ; les femmes Yézidis, chrétiennes dont des soldats musulmans en Syrie font des esclaves sexuelles. C’est qu’aux troupes armées de l’ennemi qui envahit la terre ou en veut les habitants chasser, il ne suffit pas de vaincre par les armes pour le pays posséder. Il faut de ceux qui l’habitaient supprimer le monde et pour cela les feuilles, les pierres, les arbres et les rivières anéantir leur pouvoir de nommer. Or ce pouvoir est dans les femmes et la conquête consiste en les séduire pour d’elle se faire aimer ou les souiller pour d’elle détruire l’amour des pères, des fils et des époux, et leur faire mettre au monde un enfant de leur meurtrier qui naissant portera l’achèvement du monde assassiné. Car tant que des forêts la voix fera les feuilles trembler et les bêtes reconnaître la race qui durant des années a parcouru les lisières et pénétré dans le cœur pour du bois ramasser, des bois pourra jaillir de l’amour des femmes la révolte de la race écrasée comme des cendres dormantes sous les feuilles encore vertes l’incendie de la forêt ! Aux femmes appartient le pouvoir de nommer, non qu’elles soient seules à parler mais que sous la parole n’est jamais que leur corps aimé et que de chaque chose le nom fait sur la feuille, la rose, le ciel, le matin, se déposer comme un peu de cet amour ! Tant que les choses du pays d’un autre peuvent être aimées comme de lui étant nommées à lui elles veulent s’unir ! Il n’y pas de victoire au rival sans que ne soit vaincu cet amour ! C’est par le corps des femmes qu’agit le charme par quoi une terre d’un peuple est la propriété, car la terre n’appartient jamais qu’au peuple qui la fait chanter ! Et si comme Paris Hélène l’envahisseur sait de la femme du pays se faire aimer alors c’est le monde convoité qui sera prêt de se soumettre ! Eût elle la femme été trompée ignorante du péril dans quoi elle entraînait la race, la hauteur du danger sera à la mesure de la vengeance des fils, des pères et des époux que son infidélité à mis sous la menace : ainsi de la Française qui ayant aimé un Allemand eût la tête rasée ! Et Pâris ni l’Allemand n’aiment l’aimée d’un amour moins sincère que les hommes de sa race, pas plus que John Smith n’aime moins Pocahontas que ne l’aime Wahunsunacock , son père, quand conquise par l’Anglais elle fera sa terre devenir Virginie, sa race mourir, et de sa langue ne rester que les mots par lui écrits et rapportés !
Quand à celle qui ne cède son charme au charme de l’ennemi il faut de ceux de sa race l’empêcher d’être aimée et pour cela faire son charme cesser d’opérer, et donc ruiner son corps comme toute la parole de sa race est tendue par-dessus lui. C’est à cela que sert le viol à quoi ne peut réussir aucune arme la plus parfaite : à faire de l’ennemi s’effacer le paysage et dans les arbres, les collines le souvenir ! Et comme la souillant l’ennemi fait le halo d’elle à l’homme s’effacer il fait la chair et toute la matière s’enfermer dans le silence froid d’une pierre de lune, et le faisant cesser de chanter il fait son monde s’éteindre comme un astre mort ! Alors seulement avec sa famille il peut la remplacer et faire de nouveau sur la terre consumée l’eau dans sa langue s’écouler sans que celle-ci jamais ne sourit à un autre ! Ainsi les femmes de Foca, Bosnie, après que leurs père, fils époux et frères furent tués, furent enfermées dans des « communs », gymnase, lycée, où des mois durant les soldats ennemis venaient les prendre pour les emmener dans des maisons qu’ils avaient fait vider; et là, dans les meubles, les draps, les cadres, les toiles, de ceux dont ils venaient détruire la race ils les forçaient à faire ce que fait une femme faire l’amour ! Et cette parodie de foyer où les femmes outre être battues et violées était moquées comme il fallait qu’elles fassent le ménage et préparent à manger, se prêtent à toutes les tâches à quoi les engage le mariage, comme dans une comédie macabre où l’humiliation et le rire étaient plus que la lame à même d’assassiner, avait pour fin l’enfant dont on dit au Congo -où les femmes étaient de même enlevées aux villages ennemis et gardées dans la forêt – qu’il est « serpent fils du serpent » et qui naissant, de la seule vie de sa chair, de son cri, de la chaleur de son sang, portait le coup fatal à la race conquise ! Car si de la femme à l’enfant se forme comme ils se séparent le verbe ou halo sacré qui fera non seulement la nation, la race, mais du pays, de l’étable, des forêts, de l’étang le miroir ou l’enfant se reconnaît comme les nommant il reconnaît à leur réponse le rire aimant de sa mère, alors quand le soldat engrosse sa prisonnière il dresse comme une herse qui vient le halo déchirer et arracher à la mère non seulement la chair mais l’amour qui, comme elle a enfanté, de sa chair émane et se dépose sur le monde en levant de lui le chant pour à l’enfant le faire appartenir. L’enfant né du crime et qui naissant finit de l’accomplir achève comme il vit la nation. C’est ce charme à quoi ne vient à bout nulle arme que le viol parvient à dissiper. Et tant que du pays l’armée n’aura pas de l’amour ces brumes asséchées il lui sera étranger et rebelle. […]
Pierre Chopinaud
Revue Pli, numéro 08, 2017